Collection de Jacques Doucet

Jacques Doucet, collectionneur

 

Jacques Doucet par Capiello.

Collectionneur dès sa jeunesse, Jacques Doucet se passionne très tôt pour l’impressionnisme. De 1880 à 1910, il réunit une collection exceptionnelle d’œuvres du XVIIIe siècle qui orne ses demeures : son hôtel particulier de la rue de la Ville-l’Evêque, puis celui qu’il fait construire rue Spontini. En 1912, il revend l’intégralité de cette collection pour se tourner résolument vers l’art de son temps. À partir de 1913, en effet, il s’attache à un nouveau programme dont il a l’intuition, rendre compte de la modernité suivant quatre axes : l’art (la peinture et la sculpture), l’écriture, la décoration et l’expression artistique des autres civilisations. Ses dernières demeures, l’appartement de l’avenue du Bois, puis le studio de la rue Saint-James sont la concrétisation de cette quête à travers la création de deux joyaux de l’Art Déco. Malgré l’admiration suscitée auprès de tous les artistes qui les visitèrent, elles ne furent sauvées ni de la dispersion ni de la destruction. De ces constructions, seule la bibliothèque littéraire a survécu.

L’idée d’une bibliothèque vouée à la littérature de langue française naît sans doute en 1913. Elle trouve son origine dans la rencontre de Doucet et d’André Suarès et dans la correspondance qui s’instaure entre eux. Suarès commente pour Doucet la vie artistique et littéraire et dresse une liste des livres indispensables à la constitution de la bibliothèque idéale qu’il appelle de ses vœux.

 

Le quatuor

 

Sur ses conseils, Doucet bâtit son nouvel édifice autour de quatre piliers : Claudel, Gide, Jammes et Suarès. De lui-même, il ajoute à ce quatuor Paul Valéry qu’il apprécie. De Suarès, Doucet collectionne toute les publications, mais aussi les manuscrits, du Livre de l’Emeraude jusqu’à Amour, dont il assure l’édition. De Gide, il obtient les manuscrits de l’Immoraliste, de l’Enfant prodigue, de Saül, de la Symphonie pastorale, et les éditions princeps de toutes ses œuvres, y compris le Corydon de 1911. Claudel lui réserve les manuscrits de La Ville et de Tête d’or. Les manuscrits de Francis Jammes sont ceux de Ma fille Bernadette, Le Rosaire au Soleil ainsi que quelques sonnets et poèmes isolés. Des auteurs vivants qui lui cèdent leurs manuscrits, Doucet obtient un texte de présentation autographe qu’il joint à l’œuvre : ainsi en est-il du manuscrit de Charmes de Paul Valéry ou de l’Immoraliste de Gide.

 

Dans l'ordre: Claudel, Gide, Jammes, Suarès, Valéry.

 

Les précurseurs de la modernité

 

Commençant par les précurseurs qui préparent la modernité - le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, Stendhal, Baudelaire, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Nerval, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, Doucet achète les exemplaires dans les meilleures conditions : toutes les publications de Stendhal, sauf la Chartreuse : le Rouge et le noir encore broché, Armance avec l’ex-libris de Mareste, et une vingtaine de volumes de sa bibliothèque enrichis d’annotations. De Flaubert, avec toutes les éditions sur grand papier, le tirage de tête de Madame Bovary enrichi de la dédicace à Sainte-Beuve, le manuscrit du Château des coeurs ayant servi pour l’impression dans la Vie moderne ainsi qu’une dizaine de lettres à Emile Bergerat, directeur de la revue, relatives à la publication de la féérie en 1880. De Baudelaire, il acquiert des lettres adressées à Poulet-Malassis, Wallon ou Janin, mais surtout la lettre à Wagner, que Cosima Wagner consent à lui céder, Du Dandysme de Barbey corrigé par lui et enrichi d’un ex-dono de Baudelaire à Narcisse Ancelle, le Wagner de Baudelaire dédicacé à Vigny, de Verlaine les épreuves et le manuscrit partiel des Romances sans paroles dédiées primitivement à Rimbaud, l’Après-midi d’un faune de Mallarmé dédié à Suzanne Manet.

 

L’écriture rétribuée

 

En 1916, grâce au libraire Camille Bloch qui l’aide dans ses acquisitions, Doucet rencontre Pierre Reverdy. Il obtient de lui, contre rétribution, une lettre périodique d’idées, de réflexions sur les mouvements littéraires du moment. Initié par l’écrivain au cubisme, il l’aide à financer le lancement de sa revue Nord-Sud. Il applique la méthode de la rédaction rétribuée à André Salmon, à Max Jacob, auquel il achète des manuscrits dont celui du Cornet à dés. Blaise Cendrars, quant à lui, livre mensuellement au mécène un chapitre de roman, qui deviendra l’Eubage. Les livres de Cendrars et divers manuscrits entrent dans la collection. La correspondance est rare entre Doucet et Apollinaire, mais les reliures de Legrain sur l’édition originale d’Alcools, les manuscrits du Bestiaire et du Poète assassiné sont un indice qui témoigne de leur acquisition auprès d’Apollinaire de son vivant, avec l’un des 25 exemplaires autographiés de la Case d’Armons. D’autres pièces furent cédées plus tard par Jacqueline Apollinaire dont certaines des pièces d’Alcools et les épreuves de Calligrammes. En 1919, à la demande de Doucet, Raymond Radiguet lui cède des manuscrits et accepte de rédiger une chronique contre rétribution.

 

André Breton, bibliothécaire et conseiller

 

André BretonJacques Doucet installe sa collection littéraire rue de Noisiel, dans un appartement situé au-dessus de son garage. Pour la rendre accessible aux chercheurs, il décide en 1920 d’engager un bibliothécaire. Le poste échoit à un jeune inconnu, André Breton, alors âgé de 24 ans, qui devient le conseiller de Doucet pour l’art et la littérature. Leur collaboration dure quatre ans. Dans la pratique, il effectue un vrai travail de bibliothécaire, gérant les factures, organisant les collections, préparant les trains de reliure, rectifiant ou précisant les attributions. Dans ses lettres, Breton propose livres et manuscrits. Bien des pièces autographes de Rimbaud, Verlaine ou Mallarmé, sans parler des lettres de Lautréamont, sont acquises à son initiative. Avec son ami et adjoint Louis Aragon, Breton rédige en 1922 un plan de transformation de la bibliothèque qui vise à en faire un laboratoire de l’expérience surréaliste. Aragon, chargé de la rédaction d’un projet d’histoire littéraire contemporaine, fournit aussi des fragments de Défense de l’infini ou des pages du Paysan de Paris. L’entrée dans le fonds des manuscrits de ses amis Eluard, Aragon, Tzara, Desnos ou Leiris, fait de la collection l’une des plus représentatives du mouvement surréaliste. Picabia cède divers manuscrits et les maquettes de la revue 391.

 

Les dernières années

 

Aragon et Breton s’éloignent de Doucet, en 1924, la séparation n’étant définitive qu’en 1927 à la suite de leur adhésion au parti communiste. Robert Desnos prend le relais de la collaboration. Il avait déjà réalisé pour le mécène un travail sur l’érotisme. Il réunit alors pour lui un ensemble documentaire sur le surréalisme constitué de tracts, de catalogues, de revues diverses. Enfin, l’une des dernières études littéraires commandées par Doucet pour sa bibliothèque est une enquête sur le merveilleux moderne confiée à Michel Leiris en 1927. A cette date, son rêve se tourne vers la réalisation d’une cinémathèque qui est confiée à Léon et Denise Moussinac. En 1925, Doucet confie le poste de bibliothécaire devenu vacant à Marie Dormoy, qui avait été la muse d’André Suarès. Après 5 ans de gestion privée de la collection au nom du mécène, de 1925 jusqu’à la mort de celui-ci le 30 octobre 1929, c’est à elle que revient la responsabilité de métamorphoser l’entreprise en institution publique.

La Bibliothèque littéraire de Jacques Doucet, devenue collection d’Etat par l’acceptation du legs fait à l’Université de Paris en 1932, est alors installée dans la réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Marie Dormoy effectue le transfert des collections et continue à en assurer le développement et la mise en valeur jusqu’en 1957. La Bibliothèque littéraire constituée par Jacques Doucet fut en tout point remarquable et innovante, conférant au manuscrit littéraire ses lettres de noblesse, donnant à la correspondance des auteurs une place à part entière dans leur œuvre, mettant en avant les liens de la peinture et de la poésie. Il fut aussi très attentif au terrain de création que constituaient les revues en train de naître, d’où son aide à Pierre Reverdy pour la publication de Nord-Sud, puis à André Breton et Aragon pour le financement de la revue Littérature. Doucet a également inventé, avec l’aide des relieurs Pierre Legrain et de Rose Adler, la reliure moderne. Pour protéger ses manuscrits et ses éditions rares, le collectionneur veut une reliure qui n’existe pas encore, non plus décorative, mais allusive, au service du texte derrière lequel elle s’efface pour le mettre en valeur. Legrain et Rose Adler ont su traduire cette attente.

 

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