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  • Pierre Bettencourt, sous le signe du Désordre II - L'artiste

Pierre Bettencourt,
sous le signe du désordre  II
L'artiste

©Succession Bettencourt

©Claire Paulhan

© Gallimard

Commissariat scientifique : Sophie Lesiewicz

I - Les Désordres de Pierre Bettencourt

2 - Édificateur de stèles barbares


P. Bettencourt, La Cène, 1958

Nous avons quitté l'oeuvre littéraire et typographique de P. Bettencourt en évoquant son humour intrinsèque.

La tonalité est  beaucoup plus sérieuse,  pour ne pas dire tout à fait tragique" dans son œuvre de plasticien.


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Barbarie primitiviste, « Les célébrations d’un continent perdu »


L'oeuvre s'inscrit en des temps immémoriaux, portant à fusion un alliage fait de toutes les civilisations visitées par l’artiste, grand voyageur en son temps:

 

une œuvre puissante qui a l’apparence de grands hauts reliefs sculptés par quelque tribu inconnue, aux grâces du XVIIIe s. […] Ils appartiennent à une société venue du fond des âges, mais que nous n’identifions pas d’emblée, et pourtant ils sont proches de nous. […] figures totémiques […] fixées par l’artiste comme les monuments gigantesques qui balisent les sites des civilisations disparues. […] grand visionnaire. [1]

 

Tragique et cruelle dans son mélange de barbarie primitiviste, de poésie rudimentaire et de perversion ; à quel monde sombre d’idoles ou de déesses aux visages rudes, les seins pointus et les cuisses fermes, d’esclaves musclés, de rois fous, de guerriers déchaînés[2]

 

Elle pratique l’anti-humaniste comme sésame vers le surréalisme :

 

Sauvage et raffiné, tel apparaît l’art de Pierre Bettencourt […] Par là, P. Bettencourt […] est bien un des témoins de notre temps. Un temps qui s’efforce de jeter par-dessus bord l’héritage d’une culture humaniste et rationaliste et se penche sur les arts populaires et ceux qu’on appelait « primitifs » dans l’intention de se refaire une virginité magique. […] P. Bettencourt a su se faire « barbare » pour être mieux attentif au monde « autre ». Un monde où il y a toujours quelques choses dans, dessous, derrière un « réalisme » qui joue intensément des déformations et des disproportions entre les figures. [3]

 

Tout ceci pourrait semblait assez peu inédit s’il n’était déjà la troublante matérialité des œuvres.


[1] BTC 12 (44), Pierre Mazars, « le monde fantastique de Pierre Bettencourt », Figaro, 7 décembre 1975, coupure de presse

[3] BTC 5(82), Jean-Jacques Lerrant, « Présence d’un art magique avec les reliefs de Pierre Bettencourt », [1976], coupure de presse


P. Bettencourt, L'Evolution naturelle, 1972


P. Bettencourt, Sur les bords du Scamandre II (tryptique), 1986 - 1990

Matérialité

L’originalité des moyens mis en œuvre, l’invention dans le domaine de la matière notamment, font parfois accepter l’inadmissible. Le « réalisme » de certaines scènes est sans cesse mis en question par l’insolite rapport des matériaux[1]

 

Il naît de ses amalgames des images […] qui fascinent ensuite parce que le matériau est charnellement intégré à une vision insolite, qu’il en est un des arguments. [2]

 

L’objet, plus cultuel qu’artistique, s'impose dans sa tridimentionnalité : « Cette peinture-sculpture qui n’est ni l’une ni l’autre, à la fois tableau, relief, stèle ou totem[3] ».


Il consiste ensuite en un assemblage de dépouilles minuscules, patiente marqueterie ou broderie de naturaliste et d’entomologiste, mosaïque organique de maniaque.

                              >  P. Bettencourt, Jean Dubuffet, 1953 >


[1] BTC 33 (71), op. cit. 

[2] BTC 5(82), op., cit.

[3] BTC 12 (74), op. cit.

Partie 2

Nouveau titre

Les premières œuvres sont en ailes de papillon puis en pierres, faïences et os de lapin :

 

Je reprends des forces en ce moment, en cette fin d’hiver, en faisant des tableaux de papillons – curieux processus pour y arriver – mélange d’attention et de distraction, de trouvailles sélectionnées, tableaux qu’on fait et qui se font un peu comme en rêve et dont je compte prendre de la graine pour faire cet été des tableaux plus somptueux et plus fous, plus tourbillonnants de matières, mais dominés[1].

 

Ces compositions feront brièvement place à un cycle géométrique, aux arrêtes tranchantes sollicitant beaucoup l’ardoise et le silex.


Puis vient le temps des « Hauts-Reliefs » :

 

J'éprouvais une secousse érotique profonde à mimer les gestes de l'amour avec le matériel même de la vie. Et je gardais de ce premier contact, que certains tableaux de Matthias Grünewald raviveront, le projet de mêler plus étroitement l'os et la chair (une femme dont le bras seul décharné branlerait un membre viril) dans des compositions plus étoffées et dont mes hauts-reliefs aux personnages bien incarnés allaient m'ouvrir la carrière[2].



[1] BTC 33 (48), Pierre Bettencourt, 3 mars 1964, l.a.s.

[2] P. Bettencourt, Préface, Les Hauts-Reliefs de Pierre Bettencourt, op. cit., 1971, p. 14-15


P. Bettencourt, Ecrit dans le vide, 1957


P. Bettencourt, Visage fragmenté sur fond vert, s.d.


P. Bettencourt, Pierre tombale pour deux jeunes filles, 1961


P. Bettencourt, L'inspiration permanente - La tombe d'Oreb, 1968

Le trouble réside dans le contraste entre l’échelle de la pièce, souvent les personnages sont représentés à l’échelle une, et la ténuité fragmentaire des éléments composites, graviers, tessons, graines.

 « œuvres colossales […] Ce qui surprend c’est la masse[1] ». Plusieurs ont noté combien ce caractère monumental visait à terrasser le contemplateur mais aussi à exprimer toutes les pensées dont les hauts-reliefs sont lourds :

 

mais de longues évocations de plus en plus présentes, pesantes, pressantes, dépôt ferme d'un monde dont quelqu'un était lourd, ne sachant comment vivre avec lui, ni comment vivre sans lui.[2]

 

ses « Hauts reliefs » […] sont lourds de longues rêveries patientes, et comme appesanties par l’isolement, lourds d’une vie secrète qui s’exhibe et se masque en même temps[3].


[1] BTC 33 (74), Alain Bosquet, « Poésie et peinture : Marx Ernst, Pierre Bettencourt », Combat, 27 janvier 1964, coupure de presse

[2] H. Michaux, « Ceux qui aiment le pain… », Pierre Bettencourt, exposition du Centre d'art contemporain au château de Tanlay, op. cit., p. 21


P. Bettencourt, heuts-reliefs


P. Bettencourt


P. Bettencourt, La gardiennne du Palais, 1954

Or « Tout cela est méticuleusement assemblé[1] » : « La minutie presque sadique et sacrale de l’exécution paraît parfois exorbitante à la capacité inventive quant aux formes[2] ».


Le trouble réside aussi, comme en miroir, dans le contraste entre les glorieuses et sadiques mises en scène au hiératisme de pierre et la fragilité, l’innocuité des coquilles d’œuf, carapaces de crustacés, plume, éponge.

Cette coquille d’œuf participe à faire des hauts-reliefs de véritables œuvres de chair/e :

 

Quel nu apparut jamais plus nu, plus inoubliablement nu que ce ventre en coquille d'oeuf inégalement écrasée, à la membrane coquillière satinée, presque une muqueuse ? Modelé qui provoque en celui qui le contemple un extraordinaire appel à modeler[3].


Il y en a, des nus, chez P. Bettencourt… Des corps et des corps de femmes dont le matériau dévoile crûment la vulnérabilité et le caractère carné.


[1] BTC 33 (74), op. cit.

[2]BTC 33 (68), Michel Conil Lacoste, « Pierre Bettencourt Un Balthus précolombien », Le Monde, 7 février 1964, coupure de presse

[3] Michaux, « Ceux qui aiment le pain… », op. cit., p. 22


P. Bettencourt, Léon X, s.d.


P. Bettencourt, Le Roi prisonnier, 1958

Ecartèlement


"La tête et les jambes":

Ce que B exprime dans ses tableaux presque « vivants » et sans lesquels ils ne seraient peut-être qu’un Grand-Guignol pictural, c’est l’extraordinaire tension de l’être déchiré entre ses appétits fabuleux et l’aspiration à la transcendance.[1]

 

Dans sa préface aux Hauts-Reliefs en 1961, P. Bettencourt place son œuvre sous le signe de la contradiction :

 

Il y a peu de choses à dire sur mes tableaux, du moins ceci : Ils sont tous nés du contraste profondément ressenti entre la tête et le corps. La tête divine, le corps humain, trop humain. […] la tête ou le corps. S'éparpiller aux quatre vents du désir, ou rester là dans la contemplation délicieuse.[2]




P. Bettencourt, Le Saint cordon, Été 1970


P. Bettencourt, Espace(s) apparitionnel(s), 1985 ou 1989

Il précise dans une autre préface : « La tête et les jambes, le ciel et la terre (ou l'enfer)[1] »

Les Hauts-Reliefs expriment donc un mouvement de balancier, jamais fixé entre ces deux pôles : « personnages extatiques, entre l’hystérie et la crise religieuse. On oscille sans cesse entre Bouddha et Baal, la révélation et le jugement dernier. »[2]

 

Et son œuvre devient une exploration des différentes voies vers l’unité :

 

Corps-à-Tête, présence-absence. Ne pas choisir. Accepter cette contradiction, ce combat avec l'ange, ces pôles de discorde d'où par moments jaillira l'étincelle de l'illumination, cette charge et cet honneur d'être incarné, d'être Dieu dans l'Homme. [3]


[1] P. Bettencourt, « Préface », Hauts-Reliefs de Pierre Bettencourt, 1971, op. cit., p.59.

[2]